
Les Easterns en URSS étaient l’équivalent des Westerns en Occident: ils se déroulent en Asie centrale dans la période de la Guerre civile et des années qui suivirent pendant lesquelles l’Armée rouge réprimait les bandes locales basmatchis, parfois rebelles en guerre sainte, parfois de purs bandits. Les plus célèbres Easterns sont Les Officiers, Le Nôtre parmi les autres, Les Justiciers insaisissables, certains épisodes de la série La Frontière d’État et, surtout, Soleil blanc dans le désert (Белое солнце пустыни) – un film de Vladimir Motyl sorti le 30 mars 1970.
Ce film raconte l’histoire du soldat rouge Fiodor Soukhov rentre chez lui, à Samara, sur la Volga, à travers les sables du Turkestan. Son chemin croise celui d’une unité de cavalerie qui chasse un chef rebelle, Abdullah le noir. Ce dernier a pris la fuite et laissé derrière lui son harem. Soukhov reçoit du commandant de détachement de cavalerie la mission d’escorter ces femmes en lieu sûr. Parvenus avec elles dans un village au bord de la mer Caspienne, il tentent de leur rendre leur liberté et les sauver de l’emprise de leur « maître », à leur faire comprendre que grâce à la révolution, elles sont désormais libres. Or ces femmes n’y comprennent rien, et c’est là source de scènes très drôles, tirant le film vers la comédie.
Selon une légende, ce film serait arrivé sur grand écran grâce à l’amour de Brejnev pour les films d’action et ce fut un succès immense. Rien qu’au cours de la première année suivant sa sortie en salles, Le Soleil blanc du désert a été visionné par plus de 50 millions de Soviétiques. Les droits de diffusion ont été achetés par 130 pays, dont les États-Unis.


Dans le film, Fyodor arborde une grande montre-bracelet qui est également mentionnée dans le livre d’où ce film légendaire est tiré. C’est un cadeau que son commandant de brigade (kombrig) lui a fait (ainsi qu’un revolver personnalisé) en récompense pour un acte de bravoure: avoir fait sauter un barrage. La montre ne fonctionnait pas (il lit l’heure au soleil, à l’aide d’une pelle de sapeur plantée dans le sable), mais Soukhov espérait la faire réparer à son retour à Nijni Novgorod.
D’après les images du film, il s’agit d’une montre de poche Pavel Bure montée en bracelet.



Avec la première guerre mondiale, les militaires commencèrent en effet à porter les montres au poignet, en les insérant dans des bracelets spéciaux. Cette montre lui sauvera la mise parce qu’il va distraire un rebelle en la lui lançant, ce qui lui permettra de s’emparer de son Mauser et de l’abattre.
La montre était d’une grande beauté et a attiré l’attention non seulement dans le cadre du film, mais aussi sur le plateau de tournage. Selon l’équipe de production, plusieurs accessoires ont été volés au Daghestan pendant le tournage, dont la montre de Soukhov. Après avoir contacté la police, en vain, le réalisateur, Vladimir Motyl, a alors décidé de demander l’aide d’un chef de la mafia locale pour retrouver la montre, mais ce dernier était réticent à l’idée de s’occuper d’accessoires, même contre rémunération. Ce n’est que lorsqu’on lui a promis un petit rôle dans le film que la situation a commencé à s’améliorer. La montre et la plupart des accessoires ont été restitués. Le rôle du chef de la mafia dans le film reste un mystère.
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Ce film est aussi connu pour être le film fétiche des cosmonautes soviétiques (puis russes). L’histoire commence lorsque les médecins du cosmonaute Gueorgui Gretchko lui avaient conseillé de voir, la veille de son vol, un film léger pour se distraire. D’abord, le choix est tombé sur la comédie Trente-trois de Gueorgui Danielia. Cependant, Alexeï Leonov a assisté à une projection privée de l’Eastern et est parvenu à obtenir une copie pour le Centre d’entrainement des cosmonautes.
« Tu sais que la surcharge, l’apesanteur et le danger, qui peut même être mortel, te guettent dans l’espace. Et tu apprends du soldat de l’Armée rouge Soukhov comment agir dans une situation dangereuse. Sans perdre sa présence d’esprit, il faut résister jusqu’au bout tout en gardant son sens de l’humour », témoignait Gretchko. Ce film est considéré comme une sorte de gardien des cosmonautes : il est apparu dans la filmothèque du Centre d’entraînement après la perte tragique de l’équipage du Soyouz-11 – depuis, aucun homme de l’espace soviétique ou russe n’a péri en mission. Par superstition et tradition, les cosmonautes se doivent de le regarder avant leur vol.

Gueorgui Gretchko dans Saliout 6